Jardin secret

Aline Galmiche-Cartier

Psychanalyste

ans le cadre de mon activité professionnelle, je rencontre régulièrement des adolescents, en groupe de parole1. Bien qu’il ne soit pas question d’intimité dans nos échanges, je

D

m’engage auprès d’eux à rester discrète quant au contenu de leur parole. Je les invite à faire de même et c’est à cette occasion que l’un d’eux répondit : « Oui, je vois, c’est le serment d’Hippocrite ». J’ignore si ce mot d’esprit était ou non volontaire, mais il laisse à penser sur la possibilité de tenir sa langue, la fiabilité d’un tel engagement, et l’imposture probable qui lui est sous-jacente. Ce jeune homme mettait le doigt sur le malentendu qui fait du secret une mise en scène du langage. Sur ce point, les adolescents, qui cultivent l’art de l’esquive, ont beaucoup à nous apprendre. Ils ont cette façon privilégiée de dire, en cachant, l’étrangeté de ce qu’ils traversent, et d’interroger les particularités de la relation à l’autre.

Le secret dans sa dimension structurante

Je propose ici d’aborder le secret dans sa dimension structurante; celle qui participe de l’organisation, tant de la civilisation que du sujet humain. Il a en effet une fonction constitutive de repères qui ordonne la pensée et le désir. Allant de pair avec ce qu’il contient (son objet) et ce qui le cache (son écran, son voile) il implique le regard, le savoir et le désir.

Les sociétés anciennes

Dans ce cadre, l’initié est seul à accéder à une vérité. C’est seulement à l’issue d’un long cheminement le mettant à l’épreuve qu’il pourra traverser le passage vers une nouvelle communauté. Un savoir, potentiellement dangereux, voire destructeur pour les autres, lui est dévoilé. De même lors du rituel, nul ne connaît l’identité de l’initié qui porte le masque. L’accent est donné à la transformation visée chez le participant non-initié et qui s’appuie sur cette double ignorance. L’existence d’un savoir secret contribue là, à la structuration de l’identité collective en inscrivant chacun dans son lien au monde. D’ailleurs, l’initiation consiste généralement en une confrontation avec le manque : manque de réponse absolue aux questions existentielles sur les origines, la mort, l’absence de vérité dernière… Ce manque dans le savoir se localise différemment selon les cultures et s’illustre dans les légendes et les mythes fondateurs.

  1. Avec l’association Arcréation Mot de Passe

Le théâtre

Dans l’espace théâtral, se déclinent aussi, mais autrement, d’autres formes du secret. Regarder, voir, être vu, montrer, se cacher…sont autant de jeux avec le désir de savoir. Outre que l’on situe l’une des origines du théâtre dans les Mystères, il y a toujours un noyau obscur qui engendre la tension dramatique. Sur scène ou hors scène, on trouve lieux d’ombre, identités voilées, jeux de rideaux et de paravents, passe-passe à travers miroirs et judas. Il s’agit de cacher pour mieux montrer et dire, d’exhiber pour mieux cacher. Un essentiel y circule qui toujours se dérobe. Se tournant vers l’intériorité, il transforme l’observateur en spectateur. L’inaccessible à l’œuvre appelle la curiosité et entretient la tension qui porte jusqu’au dénouement. Face au voile qui ne se lève pas avant que l’essentiel soit joué, le dénouement demeure souvent secondaire.

La fonction du secret

Ces deux pas de coté soulignent comment agit la fonction du secret. Finalement cela ne semble pas si différent de ce qui se passe dans la construction de la pensée et la structuration du psychisme. On peut appréhender la pensée humaine à partir de la notion de limite qui trace une ligne de différenciation entre moi et non-moi. On ne pense que lorsqu’on a intégré le fait que c’est moi et moi seul qui pense. D’autre part, tant que l’on n’énonce pas ce que l’on pense par une parole, l’autre n’y a pas accès. Notre pensée, c’est notre jardin secret.

Une jeune fille restait mutique en séance. Ne sachant pas comment orienter le travail thérapeutique avec elle, je lui proposais la médiation par le dessin. Un jour, alors qu’elle représentait sa chambre, elle exprima une grande colère envers sa mère et sa « manie de fouiller dans ses tiroirs ». Après avoir mis cela en perspective avec ma demande de parole, vécue comme une véritable fouille de son intériorité, elle a interrogé la valeur de ma garantie de confidentialité et commencé à construire une intimité psychique. Une fois l’ouverture opérée, une parole fluide s’est dépliée indiquant au psychanalyste son rôle de gardien des secrets. Cette vignette clinique indique bien que l’activité psychique intime n’est pas donnée, elle se construit. On le constate également avec les personnes psychotiques : toute-puissance de la pensée, hallucinations, délires d’intrusion…

L’hypothèse que je propose serait que la pensée se construit à partir de l’expérience nécessaire du secret, c’est-à-dire d’un savoir qui nous échappe. Une logique dynamique de circulation de la pensée peut s’enclencher alors par le biais de la parole entre soi et l’autre. Qu’est-ce que je dis, qu’est-ce que je révèle à l’autre, à quel autre ? Qu’est-ce que je garde pour moi, qu’est-ce que j’invente, qu’est-ce que je dis que je sais sans le dire ?…Le désir y est impliqué et pour chacun de façon singulière. Certains n’ont de secret pour personne, sont très vite familiers ; d’autres cultivent

la pudeur dans le silence et la réserve. Or nous savons qu’il n’y a pas de corrélation quantitative entre parole et pensée.

Précocement, l’enfant vit d’abord dans l’illusion qu’il a accès à tout, qu’il est le monde. Avec les premières épreuves du manque, qu’il ne peut supporter, il commence par halluciner, le sein par exemple. L’absence de ce dont il a besoin le rend vulnérable et cela est intolérable au début. Petit à petit, il lui faut développer des moyens d’accepter ce manque et d’en faire quelque chose. Tout comme l’initié, il doit avancer sur un chemin de travail. Cette mère qui s’absente, il va la réinventer et, par cette première création de pensée, il lui donne une existence psychique. Mais c’est une existence sous forme d’énigme : Où va-t-elle ? Où est- elle ? Qu’y a-t-il ailleurs qui l’éloigne de moi ? Ce secret, l’énigme du désir de la mère, pousse vers la formulation d’hypothèses. Il suscite la curiosité, un désir de savoir ce qui se cache derrière le manque. Pour soutenir l’élaboration des enfants, certains contes transposent par l’imaginaire les aléas de l’interdit ou de la scène dite primitive : Barbe Bleue par exemple.

L’angoisse créée par la tension de l’absence peut orienter le sujet vers deux issues, deux versants possibles du secret. Ce qui reste insupportable est refoulé et constituera l’inconscient, ce qui reste mystérieux permettra la sublimation.

Serge Tisseron différencie également deux formes de secret. Le secret relationnel, connu de soi-même peut évoluer avec la vie, se transformer avec le souvenir. Il implique l’autre en tant que limite servant de repère à l’intérieur de soi. Le secret intime, en revanche, est issu de nous-même, il suppose un effet de censure. Il se rapproche de l’inconscient car il est mis à l’écart de notre vie psychique consciente pour nous protéger mais tend à se faire reconnaître.

Conclusion

L’artiste serait-il celui qui cherche à mettre en forme ce qui pousse de l’intérieur et lui fait énigme ? Il est celui qui parmi nous peut connecter sa vie psychique avec de la matière archaïque, enfouie ; celui qui, comme le ritualiste, peut révéler aux autres une part de vérité humaine, à travers ses œuvres qui mettent en forme son propre insondable. C’est peut-être pour cette raison que l’artiste est souvent scandaleux : un secret a toujours un parfum de scandale et de transgression. C’est peut-être aussi ce qui fait la différence entre la culture et le divertissement. Car ce n’est pas là où on le croirait que se perd aujourd’hui le plus le sens de la réserve2.

  1. Le corps